L’Oural métallurgique

LES VILLES-USINES OURALIENNES ET LEUR PLACE DANS L’HISTOIRE DU PATRIMOINE MONDIAL

Par Gracia Dorel-Ferré

1. Un patrimoine unique par sa taille, sa densité, son système hydraulique

Un premier constat : l’Oural figure rarement dans la littérature et la documentation spécialisée sur les mines et la métallurgie. De la thèse de Roger Portal, L’Oural au XVIIIe siècle, publiée en 1950, à 2010, avec la publication de La métallurgie ouralienne, histoire et patrimoine, de Veniamin Alekseev et Elena Alekseeva, que nous mettons en ligne avec ce dossier, il s’est écoulé 60 ans…
Comment situer ce patrimoine par rapport à ce qui nous est familier, en France ? Avec l’Inventaire mis en place depuis la fin des années 1980, des ensembles significatifs ont été répertoriés : la métallurgie ardennaise et haut-marnaise, la métallurgie de la Bourgogne ou encore de la région de Chateaubriant (Ouest de la France). Ils ont laissé des vestiges spectaculaires et une belle documentation a été réunie. Comme dans la métallurgie ouralienne, on obtient le fer grâce au haut-fourneau chauffé au bois et aux soufflets actionnés par l’eau. Beaucoup de ces ensembles font partie d’un domaine seigneurial, comme la forge-modèle du naturaliste Buffon, à Montbard. Mais ils ne sont jamais à l’origine d’un développement urbain comme on le constate à Neviansk, à Nijni Taguil, à Kamensk-Ouralski, à Ekaterinbourg, etc… où la ville-usine s’est développée sur le site, avec des caractères propres.

Une ville-usine ouralienne : plan de Neviansk, XVIIIe siècle (extrait). On voit le barrage, les brise-glaces, le canal qui passe entre les installations industrielles (en rouge) et reforme la rivière ensuite.

En restant dans le cadre européen, on peut comparer avec un autre grand pays métallurgique, la Suède, longtemps le rival et le fournisseur en fer de la Russie. On a au XVIII siècle une nébuleuse de villages industriels remarquables, qui aujourd’hui sont regroupés dans un parc thématique, mais là encore, rien de comparable avec les villes-usines ouraliennes. Il faut attendre le début du XIXe siècle pour que les sites métallurgiques soient associés à un développement urbain conséquent. Or, à la fin du XVIIIe siècle, on compte déjà une bonne centaine de villes-usines ouraliennes, car dans ce pays immense, où les transports sont saisonniers et difficiles, fixer la main d’œuvre est une nécessité impérieuse.

Le système technique, on l’a vu, est du même ordre que dans les installations de l’Europe occidentale, reposant sur la trilogie eau, bois, minerai. Mais si on regarde de plus près, la particularité ouralienne est évidente. Contrairement à l’Europe occidentale où les chutes d’eau sont aménagées et équipées de moulins pour utiliser la force de l’eau, ici, pas de relief, pas de versant, pas de moulin non plus. Face à des débits considérables et à des rigueurs climatiques inconnues en Europe occidentale, le barrage est au cœur du système industriel. Il est énorme, car plus l’étang de retenue sera important, plus importante sera la force de l’eau. ll se complète, à l’avant, par un brise-glace en bois, chargé de freiner autant que possible la prise de glace en superficie et de canaliser l’eau en profondeur. Le débit, énorme, est ce qui fait mouvoir les engins. Le barrage, qui fait aussi office de pont, est le centre névralgique de la ville-usine au point d’être identifiée au centre-ville même.

Sur le plan social, une comparaison entre l’Oural et les centres métallurgiques hydrauliques d’Europe occidentale conduit à des analogies entre le rôle joué par les Vieux Croyants orthodoxes, en Oural, les protestants en Europe occidentale : même goût pour le travail technique, même rigueur dans le style de vie. Enfin, la ville-usine ouralienne est, précocement, un lieu de travail mais aussi un lieu de vie, où l’on trouve le logement et un ensemble de services, toutes choses que l’Europe occidentale ne connaîtra, avant la mi-XIXe siècle, qu’au niveau des quelques villages ouvriers d’origine philanthropique.

2. Que nous apporte ce patrimoine industriel ? Que devons-nous en faire ?

Sans parler de l’héritage technique et industriel qu’il suppose, ce patrimoine semble irréductible pour au moins deux de ses éléments : d’abord, le concept précoce de ville-usine qu’il a mis en place, qui sous-entend le développement d’une structure originale. Ensuite, la formation d’un paysage spécifique, qui intègre toutes les composantes de la ville-usine métallurgique, et en fait un objet radicalement nouveau.

Lorsque le système ouralien est mis en place au début du XVIII siècle, l’Europe occidentale pratique le travail en atelier ou à domicile, et le système des manufactures. Celles-ci travaillent souvent en liaison avec les ateliers, domestiques ou non, de la périphérie. Dans tous les cas, la manufacture loge le directeur et les responsables de la maintenance. La main d’œuvre vient de l’extérieur, parfois à plusieurs kms à la ronde. Elle peut être aussi saisonnière ; elle est alors logée dans des lieux provisoires, hangars, cabanes, etc., à l’égal de la main d’œuvre pour les travaux des champs qui se déplace de région en région à la recherche de l’embauche. Or, pour des raisons facilement compréhensibles dues au climat et à la distance, l’usine ouralienne se préoccupe tout de suite de fixer la main d’œuvre. Bien sûr, les ouvriers qui sont des paysans inscrits pourront retourner chez eux pour les travaux des champs. Mais cette disposition se révèle très vite intenable et la tendance du XVIII siècle sera bien de se garantir une main d’œuvre stable et fidèle. L’extraordinaire plan d’Ekaterinbourg de 1723 montre bien cette logique industrielle, véritable anticipation de l’usine du XIX siècle telle qu’on la multipliera par la suite.

Le plan d’Ekaterinbourg en 1723 : on reconnaît le trop plein précédé du système de brise-glace, partiellement couvert, et de part et d’autre les canaux qui alimentent les installations industrielles. Tout autour, les isbas et leur jardin. Le site est fortifié à l’occidentale, car la région était occupée par les Bachkirs nomades et musulmans, qui ne voyaient pas ces installations d’un bon œil, mais déjà, les implantations sédentaires se distinguent hors les murs.

La ville-usine va donc générer un paysage particulier, que l’on retrouve encore aujourd’hui malgré les destructions et les modifications. Là encore, les contraintes naturelles imposent leurs caractéristiques : l’immensité, faite d’une couverture forestière à peine trouée de temps en temps, en est le cadre général. Au fond d’un vallon aux pentes modestes, une rivière s’élargit en un vaste lac de retenue. Le visiteur aujourd’hui oublie, et il faut le lui rappeler, que cette forêt, source de charbon de bois, et cette rivière, aménagée de barrages-poussoirs sur tout le long, ont été les principaux partenaires d’une activité industrielle majeure, la fabrication de lingots de métal qui étaient expédiés par ces mêmes rivières jusqu’en Russie centrale. En contre-bas du barrage, les bâtiments de l’usine s’étirent le long du canal. En amphithéâtre, tout autour, se trouvent l’église, la maison du directeur, les entrepôts, les maisons d’ingénieurs et la longue litanie des isbas qui sont les maisons ouvrières.

Le paysage ouralien, Visim – Cliché GDF 2003

Que faire de ce patrimoine, riche en lieux emblématiques et en édifices qui ne le sont pas moins ? Le prendre en compte, d’abord, par l’inventaire et par l’étude, bien sûr. Cet inventaire doit être le plus large possible, et ne pas se contenter des bâtiments de production, car les entrepôts et l’habitat, les monuments économiques et sociaux ou encore les voies de communication font partie du patrimoine industriel. Font également partie de ce patrimoine tout le domaine de l’immatériel, le savoir-faire, la complicité que l’ouvrier entretient avec sa machine et avec sa fabrication, et toutes les expressions artistiques originales, nées dans ce milieu humanisé : les œuvres de grands hommes de lettres que furent le conteur Bajov et surtout Mamine Sibiriak, digne homologue de Zola en Sibérie ; les artistes créateurs des plats décorés, les fondeurs qui fabriquèrent la dentelle du pavillon de Kassli, présenté à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, les tailleurs de jaspes et de rhodonites qui encore aujourd’hui font des tableaux et des sculptures d’une maîtrise consommée…

Le pavillon de fonte Kassli, 1900. Musée des Beaux-Arts d’Ekaterinbourg – Cliché Michel Roche, 2005

La prise en compte du patrimoine ouralien et sa plus grande visibilité à l’extérieur de la Russie font aussi référence à ce que l’UNESCO appelle l’économie de la connaissance, qui doit être largement partagée. Aujourd’hui, dans le cadre d’une économie-monde, la diversité culturelle n’est plus seulement un constat : c’est une réalité à prendre en compte, et à promouvoir. Financer la culture, ce n’est pas subventionner la consommation, mais investir dans le développement humain. Dans ce cadre, la connaissance et la mise en valeur du patrimoine industriel, par sa démarche concrète, nous aide à souligner, à mettre en valeur, les évolutions et les solutions qui ont été choisies à un moment donné. L’aménagement « industriel » de la rivière Choussovaya n’est-il pas un exemple extraordinaire de préservation des ressources et de développement durable ? En effet, tout était mis en œuvre pour préserver à cette grande voie d’eau ses capacités saisonnières pour le transport des barges de lingots de fer.

Il y a plus : l’originalité du paysage ouralien, sa charge historique énorme, justifient de le présenter comme paysage culturel sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. On sait qu’aujourd’hui l’UNESCO ne souhaite plus inscrire des monuments isolés, mais des ensembles significatifs. L’Oural aurait toutes ses chances. La procédure est longue, mais le jeu en vaut la chandelle.


Pour mieux connaître l’Oural :