Entretien avec Gracia Dorel Ferré

La professeure brésilienne Telma Bessa Sales (Université d’Etat Val do Acarau-uva, en liaison avec Ana Maria Cardoso, université d’Evora, Portugal) réalise une recherche sur le thème : « Chercheuses en patrimoine industriel reliant des récits pluriels ». Voici la synthèse de l’entretien que nous avons eu.

Gracia Dorel-Ferré devant l’aqueduc de l’usine de la Colonia Sedo (Catalogne) – Cliché Marc Vila, 2021
1- Qui est Gracia Dorel-Ferré ?

Après un master auprès de Louis Bergeron (École des Hautes Études en Sciences sociales), auteure, sous sa direction d’une thèse sur Les colonies industrielles en Catalogne, l’exemple de la Colonia Sedo d’Esparreguera (1992), publiée à la fois en France (Éditions Arguments) et en Espagne (Éditions de l’Abat Oliba, Montserrat).

Fondatrice, en 1997 et présidente depuis, d’une association pour la défense et illustration du patrimoine industriel de la région Champagne-Ardenne (APIC), aujourd’hui incluse dans le Grand Est, et dans ce cadre, participation à l’Inventaire du patrimoine industriel régional.

Membre du CILAC (membre du bureau, vice-présidente, présidente) de 1990 à 2015 et membre du bureau de TICCIH, association internationale de patrimoine industriel, de 1997 à 2015. À ce titre, organisation d’actions spécifiques en agroalimentaire et en textile.

Depuis 1998, organisatrice, dans le cadre de l’APIC, de 14 colloques internationaux de patrimoine industriel portant sur tous les domaines de cette discipline, l’Inventaire du patrimoine industriel de Champagne-Ardenne ainsi que des mises au point scientifiques sur la discipline (2017). En préparation : une dernière rencontre sur le devenir du patrimoine industriel (octobre 2026). Interventions dans diverses universités (Reims, Paris, Savoie Montblanc) entre 1992 et 2012, sur l’enseignement du patrimoine industriel ; en particulier, collaboration avec Anne-Françoise Garçon à la fondation du Master Erasmus Mundus de Paris 1-La Sorbonne et participation à diverses manifestations dans ce cadre-là (Master classes), depuis 2003.

2- Comment je me suis engagée dans la voie de la recherche thématique

De 1983 à 1985, alors que j’étais encore professeur d’École Normale, mes collègues et moi avons été réunis par l’Inspecteur Général Witte sur l’introduction du patrimoine industriel dans les classes. J’ai adhéré totalement car cela rejoignait ce que je faisais déjà dans les classes primaires.

Par la suite, devenue Inspectrice d’Académie à compétence pédagogique (IPR-IA), j’ai fondé plusieurs groupes de recherche-action en collège et en lycée, dont les résultats ont été montrés, de différentes manières (colloque, expositions, parcours urbains) à un large public. C’est alors qu’en 1997 le recteur de l’Académie de Reims, François Hinard, m’a demandé de créer une association indépendante du système scolaire mais en lien avec lui. Parallèlement, je militais au CILAC et dans TICCIH, des structures où je suis intervenue régulièrement, ce qui me permettait de mettre mes travaux dans la perspective, plus large, des sociétés industrielles du monde. Le domaine de l’Amérique latine m’a tout particulièrement retenu, par sa diversité, la pluralité des intervenants, et le dynamisme des équipes. C’était d’autant plus intéressant que, s’il ne s’agit pas de colonies (sauf Cuba et Porto Rico jusqu’en 1898), les problématiques de transferts technologiques et de dépendance tant industrielle que sociale, étaient clairement posées, parfois plus nettement que dans le continent européen et nord-américain.

3- Impact de mes choix et de mes actions dans ce domaine

Dès le début, il m’a semblé que l’étude et la pratique du patrimoine industriel se situait dans le droit fil de la conception française de l’histoire des sociétés, à la suite de Marc Bloch et de Fernand Braudel.

Cependant, après avoir vécu des années de liberté pédagogique, l’évolution de l’enseignement primaire et secondaire, à partir de 1977, a rendu mon enseignement beaucoup plus difficile, d’autant que les programmes, au lieu de lier patrimoine et histoire, avaient associés le patrimoine à des actions culturelles sans lien entre elles.

Dans les universités où j’ai travaillé, le patrimoine industriel était réduit à quelques heures d’enseignement dans le cadre des formations professionnalisantes, ce qui en limitait notablement la portée.

Je reste donc très réservée quant à l’impact de mes choix et de mes actions, bien que régulièrement des collègues qui apprécient le travail de mon association et souhaitent en tirer parti prennent contact avec moi. Cela reste cependant des cas isolés. En fait, l’introduction de cet enseignement, vu comme une réflexion sur la connaissance et sur une vision globale de la société industrielle, urbi et orbi, est loin de s’être imposée du fait du cloisonnement des disciplines et la structure rigide de l’Université française. De plus, le patrimoine industriel ne peut se satisfaire d’une étude de cas, si bonne soit-elle. En fait, il faudrait sans cesse aller du général au particulier et du particulier au général, mais cette démarche, qui suppose des problématiques emboitées, est loin de faire l’unanimité.

4- Citer des femmes qui sont des références

Dans ce domaine comme dans bien d’autres, les femmes ont dû se battre pour se faire entendre. Leur position a été d’autant plus difficile que les structures (universitaires ou associatives) n’ont pas toujours fonctionné à leur avantage.  Qui plus est, on a pu jouer localement sur des rivalités plus ou moins amplifiées pour limiter leur impact. Aussi, avant de parler de leur mérite, on entend le plus souvent des commentaires sur leur caractère…

Des femmes ont fait un excellent travail à la tête de musées de site ou de musées thématiques, ou encore de services régionaux de la Culture. Cependant, bien qu’elle ne se soit pas illustrée dans le patrimoine industriel proprement dit, la professeure Anne-Françoise Garçon a été pour moi une référence majeure, par sa capacité à pousser la réflexion de ses partenaires dans leurs derniers retranchements et les obliger à fouiller jusqu’au tréfond de leur pensée. Ce n’est donc pas dans l’analyse et la discussion du patrimoine industriel qu’elle a été pour moi éclairante, mais par sa pensée rigoureuse et exigeante, que je pouvais facilement transposer. Sans avoir l’aura intellectuelle d’Anne-Françoise Garçon, il est une femme dont le parcours est tout à fait exceptionnel : Belem Oviedo, directrice des musées de la mine de Pachuca (Hidalgo, Mexique). Dans un pays où la promotion de la femme n’est pas simple à conquérir et tout aussi difficile à conserver, Belem Oviedo a, contre vents et marées, structuré le site des archives dont elle était dépositaire et étendu son réseau à trois sites miniers et un hôpital des mineurs qui est resté tel que depuis les années 1930. Pour réaliser son œuvre, à laquelle elle a consacré toute sa vie professionnelle, elle s’est entourée d’une équipe -surtout féminine- qui a toujours fait bloc avec elle.

5- Comment évaluez-vous votre action face au développement du domaine de la recherche

Il m’est difficile de répondre. Il ne faut pas se cacher les freins et les intérêts divergents qui ont pu retarder voire annihiler tous nos efforts. J’ai plutôt eu l’impression d’être Saint Jean prêchant dans le désert…

J’ai appartenu à une période héroïque, ou tout devait être mis en place. Beaucoup d’obstacles nous empêchent d’atteindre les buts que nous nous sommes fixés : les inventaires n’ont pas été faits partout ; les moyens mis en œuvre en Europe n’ont rien de commun avec ceux qui ont faiblement entrepris ce chemin d’études ; la compétition que livrent les ressources archéologiques plus anciennes  (comme l’Amérique précolombienne) ou davantage reconnues (comme l’Antiquité classique) font que la recherche et la mise en valeur du patrimoine industriel restent le parent pauvre. Mais il y a aussi les pays qui sont dans une pauvreté absolue et qui n’ont aucun moyen pour étudier et attirer l’attention sur le patrimoine industriel de leur pays. Celui-ci est d’ailleurs honni comme survivance de la colonisation. C’est ce qui se passe en Afrique alors que justement, le patrimoine industriel serait un outil pour comprendre la mainmise étrangère et ses survivances.

Aussi nos colloques, qui ont pour but de mettre en perspective les patrimoines industriels (agricole, industriels, commerciaux, sociaux, etc.), n’ont-ils pas eu la résonance que nous aurions souhaité. Mais cela n’est pas tout : dans les pays où le patrimoine industriel a été le plus étudié, des pans entiers de ce patrimoine sont délaissés tout simplement parce qu’on ne leur accorde pas l’intérêt qu’ils méritent. C’est en particulier le cas pour les monuments sociaux et les expressions artistiques, que l’on se refuse à associer au fait industriel. Or, notre société et notre culture sont bien celles des siècles de l’industrie, comme on a pu parler de l’Europe des cathédrales ou du siècle des Monarchies éclairées.

6- Ce qui a changé dans le domaine de la recherche, y compris en voyant les progrès de la technologie de l’information

La technologie de l’information a permis une ouverture sans précédent sur les expériences et les réalisations, ailleurs. Évidemment, cela dépend de ce que l’on a mis « en boite », mais au total, même de façon inégale, internet nous met en relation avec toute la planète : la typologie est devenue un jeu d’enfants, dans la mesure, évidemment, où, partout, on présente et on évalue les sites de façon analogue.

Cela ne remplacera pas la vision directe, seule à même de nous offrir une information capitale, qui est la taille, l’échelle du phénomène. C’est une notion essentielle, qui seule nous permet d’apprécier le rôle et l’impact d’une structure industrielle sur des sites et, par conséquent des sociétés qui les ont utilisées.

En revanche, la question du sens du patrimoine industriel reste posée. Au début de la diffusion et de la pratique du patrimoine industriel, l’interprétation française, défendue par l’École des Hautes Études visait à faire de cette nouvelle discipline plus qu’un regard sur le passé, une vraie réflexion sur la société dont nous sommes issus. Très vite, cependant, les architectes ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de cette nouvelle discipline, dans laquelle ils étaient, de toutes façons, partie prenante. Ils sont désormais très présents et l’objet patrimoine industriel devient, avec eux, plus important que le sujet patrimoine industriel. Nous y perdons toute notre approche sociale, faiblement compensée par les technologies nouvelles qui elles aussi, parce qu’elles sont visuelles, valorisent le bâti, le contenant, plutôt que le contenu.


Entretien réalisé en décembre 2025