Lettre d’Arkhangelsk

Compte-rendu de voyage de Lydia Groznykh
Photos Lydia Groznykh

Alors que la Russie avait peu d’accès à la mer, Pierre le Grand mène une politique dynamique visant à s’assurer l’accès à la mer Baltique et à la mer Noire. L’accès le plus abrité est celui de la mer Blanche, malgré le fait qu’elle soit prise par les glaces une partie de l’année. Il transforme une petite escale des marchands anglais et russes en une base de chantiers navals bien abritée et toujours active de nos jours.

Maquette de l’ancien Gostiny Dvor: il est fortifié de l’extérieur mais se développe à l’intérieur. Ce type de construction se retrouve aussi dans les kremlins, sorte de cité fortifiée où se trouvent les principaux bâtiments administratifs et religieux

« Ce qui m’a surtout impressionnée, c’est le fleuve, la Sévernaya Dvina (Dvina du nord) qui se jette dans la mer Blanche. Le fleuve gèle pendant l’hiver, mais reste navigable grâce aux petits brise-glace qui créent le passage pour toutes sortes de bateaux, petits et grands. Je voulais voir le chouga, un mélange de glace et d’eau, une vraie soupe que les bateaux doivent traverser. Je l’ai vu ! Impressionnant !

Pont métallique pont-levis

La ville s’étire, comme toutes les villes qui bordent un fleuve. Plusieurs curiosités se tassent le long du quai : les restes de la première forteresse qui protégeait l’ancien Gostiny Dvor (magasins, entrepôts et boutiques) qui date de la fin XVIIe.

Gostiny Dvor : vestige de l’ancien centre commercial que l’on trouve dans toutes les villes de Russie, à la fois entrepôt, galerie marchande et aussi lieu d’habitation des marchands
Vue générale du point de départ
Pont près de la Solombalka

Aujourd’hui c’est le musée de l’Histoire de la ville, très intéressant. Presque en face se trouve l’ancien port : c’est le point de départ de toutes les expéditions russes vers le nord.

Dans la partie nord de la ville se trouve le quartier des anciens chantiers navals, là où le jeune Pierre Ier avait fait construire les premiers grands voiliers russes. Ce quartier, appelé Solombala, est situé sur quelques îlots reliés entre eux par de petits ponts.

Chantiers navals
Trottoirs en bois

À l’emplacement des chantiers navals des XVII-XVIIIe siècle se trouve aujourd’hui l’usine Forge Rouge où l’on répare les bateaux fluviaux. Sur les îlots, il reste encore de vieilles maisons de travailleurs des années 30-50 du siècle passé, mais plusieurs sont déjà abandonnées. 0n a construit beaucoup de nouveaux logements et Solombala ressemble maintenant à un quartier type de l’époque post-soviétique.

Mais j’ai trouvé des endroits où il reste encore de vieux trottoirs en planches de bois qui couvraient presque toutes les rues de ce quartier de caractère.

Ils ont aussi sur le quai un petit débarquement d’où part la petite navette qui dessert les villages voisins. J’ai filmé le départ d’une des dernières navettes de l’année. Dans quelques jours, des bus rouleront sur la glace.

Tableau d’honneur

Quand je me suis approchée de l’entrée de la Forge Rouge avec l’intention de la prendre en photo, j’ai été suivie par le regard attentif et sévère du gardien. On m’avait prévenue que tout ce qui concerne les bateaux, les réparations et la construction est secret et fermé au public.

Je me suis limitée à photographier le tableau d’honneur, qui rassemble le personnel de l’usine et reflète les liens avec l’époque soviétique. Notons toutefois qu’à cette époque, le travail et les travailleurs étaient respectés ! En est-il de même aujourd’hui ?

À l’usine de constructions mécaniques (SMZ) la surveillance était moins stricte et personne ne s’intéressait à moi. La plaque à l’entrée parle des réalisations pendant la deuxième guerre mondiale, mais montre aussi l’usine telle qu’elle était à l’époque. À sa création, elle appartenait au partenariat sur actions Silvanus (fondé en juillet 1917, qui gérait la production de contre-plaqués et meubles. En 1932, l’usine nationalisée a été reconvertie et a livré la première transporteuse de bois soviétique.

Les industries d’armement SMZ

Dans Solombala, non loin du quai, on peut voir un bâtiment impressionnant par ses dimensions, surtout si l’on sait qu’il avait été construit entre 1820 et 1825. Il était destiné à loger jusqu’à 3500 personnes, soit les ouvriers et militaires des rangs inférieurs travaillant dans le chantier naval de Solombala et les équipages des navires en construction ; d’où son nom Casernes des semi-équipages. Au total, jusqu’à sa fermeture en 1862, le chantier naval de Solombala a construit 152 navires de guerre et 81 frégates.

Les casernes de semi-équipages

Aujourd’hui les casernes sont occupées par les bureaux de la Direction régionale du système pénitentiaire. Devant se trouve la patinoire d’une école de patinage pour les jeunes. Le mélange des genres rend perplexe…

L’église Saint-Martin

La plus vieille église de Solombala est celle du cimetière. Elle est consacrée à Saint-Martin le Confesseur (un des papes) ! Du jamais vu en Russie. C’est parce que les marins étrangers qui faisaient halte ici, depuis Pierre Ier, avaient besoin d’une église. En 1803 on a commencé la construction de cette église en pierre. À l’époque, le commandant du port s’appelait Martin von Dessin (Desin), un amiral russe d’origine hollandaise. C’est pourquoi l’église a reçu le nom de son protecteur. Martin von Dessin à consacré toute sa vie à la marine russe. Il est mort à Arkhangelsk. C’est la seule église de la ville qui n’a jamais été fermée sous les Soviets. Plusieurs icônes d’autres églises et monastères y ont trouvé refuge.

Dans le cimetière sont enterrés des marins et constructeurs navals réputés, tel P.E. Andreï Kourotchkine (1770-1842), directeur du chantier naval de Solombala et célèbre constructeur de plusieurs bateaux de guerre ».


Lydia Groznykh (décembre 2025)